CHARTEUSE DE LA VERNE :
Voici ce qu’en disait le magasine Provence Méditerranée , il y a bien des années
Quand elle apparaît soudain au tournant de la route, on dirait une insolite forteresse carrée , massive, intacte, qui émerge toute rouge d’un océan de verdure sombre . De loin on la croirait entière. On imagine des va-et-vient, toute une vie cachée derrière ces hautes murailles . Après quelques kilomètres d’une méchante route , on en franchit le seuil, la cour, le cloître . On se retrouve alors en présence d’une stupéfiante ruine que les usures du temps et l’abandon des hommes ont rendue plus belle , plus émouvante , plus secrète encore !
La: Chartreuse de la Verne ? On ne sait pas grand chose d'elle.
« L'histoire de cette maison est complètement inconnue; tous les documents anciens, toutes les archives ont péri dans la tourmente révolutionnaire; peut-être quelque épave s'en trouvera‑t‑elle un jour dans les rayons inexplorés d'une bibliothèque », écrivait en 1913 un religieux dans une notice sur l'histoire des maisons des chartreux.
C'est peu probable. On sait d'autre part que tous les manuscrits retraçant la vie de la Chartreuse de la Verne ont disparu bien avant la Révolution.
En 1676, le Révérend père Général avait prescrit de faire parvenir à la Grande Chartreuse, près de Grenoble, toutes les archives issues de celle ci:.. Et le vendredi de la semaine de Pâques, 10 avril, la chartreuse entière (et son contenu) était, pour la huitième fois, complètement dévorée par un incendie.
On ne peut que s'interroger et rêver devant cette merveille de pierre enchâssée au cœur de la nature sauvage des Maures.
La Chartreuse de la Verne, qui l'a faite ? Des bâtisseurs pieux, offrant avec ferveur leur travail comme une prière ? Des maçons de métier, des esclaves maures ?
De qui sont ces voûtes ni romanes ni gothiques dont le système est pour ainsi dire inconnu dans la région ? Qui a eu l'idée de ces motifs marmoréens qui encadrent les portes, les arcades, les fenêtres ? Un artiste venu d'Italie, comme cela se faisait à l'époque de la Renaissance ?
Et cette vaste chapelle vraisemblablement du XIIe siècle dont ne subsistent que les murs et le départ des soutènements d'ogives ? Fut‑elle détruite ? Fut‑elle seulement achevée ? Le temps est passé sur la Chartreuse et l'a enveloppée de sa nuit, revêtue de lierre et de mystère. Toutes ces questions sans réponse la rendent plus fascinante encore.
DEUX HECTARES DE GRANDIOSES RUINES
Dans cette religieuse forteresse offerte aux quatre vents, irréparablement outragée par les ans, la rage imbécile et destructrice et la cupidité humaine, on pénètre par un
important portail mi‑classique, mi‑Renaissance que domine une « Vierge à l'enfant » sans tête (probablement décapitée par un chercheur de souvenirs).
Le regard se pose aussitôt sur la niche de serpentine des Maures, sorte de marbre vert que l'on retrouvera dans la plupart des bâtiments en ruine. Tirée d'une carrière toute proche (aujourd'hui épuisée), cette trop précieuse pierre‑ornement, qui parait la Chartreuse de la Verne, attira la convoitise des vandales et des « collectionneurs à peu de frais », précipitant sa destruction.
De la serpentine de Chartreuse, on en retrouve dans la cour de fermes dans des jardins de résidences secondaires, et même aux abords de la piscine provençale d'un haut fonctionnaire ayant autrefois chargé de la Région .Qui n'a pas dans le cœur un petit Attila qui sommeille ?
De part et d'autre du porche : la prison avec lourde porte barraudée ; (il en fallait bien une , parce que les Chartreux avaient droit de justice sur leur terres) et juste en face la chapelle (le prisonnier pouvait, de sa cellule, entendre la messe !).C'était seul endroit où les femmes étaient admises, seules les Princesses Royales pouvaient franchir la clôture
Passons le porche.Il ouvre sur une vaste cour bordée d'imposants bâtiments qui rappellent un peu les grosses bastides provençales. C’est l’hostellerie destinée à accueillir les visiteurs, à loger les domestiques. Dans cette même partie se situent les écuries, les étables, 1'atelier de menuiserie , le four à pain et le moulin à huile.
Traversons la cour. Au delà d'un autre petit porche, s'ouvre l'univers des moines, le lieu interdit, réservé à la prière : le petit cloître, le déambulatoire, le grand cloître le long duquel on devine les murs des anciennes cellules, aujourd'hui (à l'exception d'une seule entièrement reconstituée) la proie des ronces et des herbes folles, le domaine des lézards et des oiseaux.
On découvre ensuite la chapelle, dont ne subsistent que les murs, puis le poignant petit cimetière des moines (ils étaient portés en terre sans cercueil, le capuchon rabattu sur le visage. Seule une croix de bois sans inscription rappelant leur passage ici bas).
A l'extrémité de cet enclos de 13.000 m2 de grandioses ruines : un moulin à vent sans ailes et une tour du guet à ciel ouvert.
LA RÉSURRECTION
L'ensemble de la construction est en pierre rousse et brillante des Maures jointoyée d'argile, ici délabrée, là en cours de restauration. Le processus infernal de destruction a été stoppé en 1968 par deux jeunes femmes, Anne Englebert et Annick Lemoine. En se promenant (à pied) dans le massif des Maures, elles ont découvert ce joyau de pierre et ont remué ciel et terre pour le sauver. Le 15 janvier 1969, elles passaient un bail avec l'Office national des Forêts (propriétaire des lieux depuis 1961) et fondaient l'Association des Amis de la Chartreuse de la Verne dont le travail de fourmi a redonné vie à ce haut‑lieu provençal de l'esprit. Bien sûr, il n'est pas question de refaire ici une « copie d'ancien» de tout ce qui a déjà été rasé, ou presque, mais de sauvegarder ce qui peut l'être encore. Et ce n'est pas une mince affaire, le nerf de la restauration étant l'argent.
De l'argent, il en a fallu pour refaire les 6 kilomètres de route d'accès à la Verne, pour stopper le délabrement en commençant par l'essentiel et le plus coûteux : les toitures ; pour réaménager les bâtiments de l'ancienne « Hostellerie» ; pour loger et assurer un salaire à un couple de gardiens et un aide.
La vie loin de la vie n'est pas facile là‑haut à la Verne quand on n'a pas une vocation d'ermite.
« Et c'est un luxe plus beau encore que les sculptures, ces lierres qui couvrent le monastère d'un manteau de velours vert aux plis pleins d'ombre, frangés par l'or et la pourpre des aurores et des couchants. Là‑dedans, aux mois printaniers, nichent les oiseaux du ciel. »
Jean Aicard
Actuellement, deux peintres belges, séduits par notre soleil et la paix apparente du site (mille visiteurs par jour en été, quatre ou cinq l'hiver !), assurent cette fonction en préparant une éventuelle exposition. Ils peignent chaque jour dans une grandes salles du premier étage de l'hostellerie dans un atelier improvisé en pleine forêt. Leurs oeuvres non figuratives parlent à leur manière des vies des pierres chauffées au soleil, de forêts de châtaigniers tordus par le vent,….
Yves Zurstassen, sa femme Laetitia et le peintre Didier Duesberg résisteront‑ils longtemps au « climat » de la Verne ?
C'est possible car ils ne sont pas les seuls habitants de la Chartreuse. On s'étonne ici et là d'un parc
de bébé, d'un vélo de gosse, de quelques joujoux surprenants en ce saint lieu.
Ce sont ceux des enfants des gérants du « réfectoire » qui, avec beaucoup courage et de talent culinaire, se sont installés là dans l'ancien moulin à huiles et d'anciennes dépendances restaurées,
Ils ont ressuscité le four et mitonnent à l'intention des touristes une cuisine simple à base de produits naturels et régionaux selon des recettes d'autrefois.
Mises bout à bout, les sommes provenant de la gérance du restaurant et du prix d'entrée payé par les visiteurs permettent aux « Amis de la Chartreuse de la Verne» d'acheter des matériaux pour l'entretien et la restauration et de verser, à longueur d'année, un salaire à un ou deux maçons et aux gardiens de ce domaine,., enchanteur mais écrasant parfois. Durant les mois d'été, une équipe de jeunes bénévoles participe aux travaux de restauration. Des expositions, des concerts viennent troubler un temps les lieux voués au silence. Les vrais amoureux des belles pierres, les amis de la nature visiteront la Chartreuse hors saison. Surtout, n'oubliez pas, son jour de fermeture est le mardi.
Servant d'écrin à la Chartreuse : la magnifique forêt des Maures, domaine du sympathique et vivant personnage de Jean Aicard (Maurin des Maures). L'écrivain la décrit ainsi
La forêt de vieux châtaigniers, si vieux et si gros que chaque tronc peut abriter deux hommes parce que le temps, les hommes les ont presque tous creusés. Ils sont noirs en dedans, argentés en dehors et, dans la saison des feuilles, la forêt ruisselle de leur grande musique mouillée. » Un écrin flamboyant et doré à l'automne digne du joyau de pierre heureusement sauvegardé.
par Sylvette Ferdac
« Des châtaigniers antiques penchés au bord des abîmes, une verdure perpétuelle, un horizon de
forêts sauvages et de montagnes brillantes qui semblent couvertes d'une poussière d'argent et d'or, une
échappée vers l'immensité
bleue de la Méditerranée. »
P. Foncin,géographe (1910)
« Nulle part au monde je n'ai senti sur mon cœur un poids de mélancolie aussi lourd qu'en cet antique et sinistre marchoir de moines.
« L'homme qui a construit cette retraite devait être un désespéré pour avoir su créer cette promenade de désolation. On a envie de pleurer entre ces murs et de gémir, on a envie de souffrir, d'aviver les plaies de son cour, d'agrandir, d'élargir jusqu'à l'infini tous les chagrins' comprimés en nous. »
Guy de Maupassant (« Sur l'eau »)
Aperçu historique
du monastère de la Verne
(ancienne Cbartreuse du XIIe au XVllle siècle)
Construite sur l'emplacement d'un ancien prieuré abandonné qui portait déjà le nom de Notre Dame de la Verne, la Chartreuse fut fondée en 1170 à l'initiative de Pierre Isnard, évêque de Toulon et Frédol d'Anduse, évêque de Fréjus. A l'époque des chartreux, la ligne de division des diocèses passait au milieu de l'église et du cloître, c'est à dire le sens Nord Sud. Pour certains, l'église romane aurait été construite sur un temple païen consacré à la déesse Laverna, protectrice des voleurs auxquels l'épaisse forêt des Maures offrait un asile sûr. Verna désigne aussi en latin esclave. Ce mot était utilisé pour désigner les descendants des sarrasins de Fraxinet (La Garde Freinet). Enfin, on pense aussi à l'utilisation de Vernium qui désigne l'Aulne. En effet, les aulnes sont fréquents sur les bords de la rivière coulant au fond de la vallée. La première église romane fut consacrée le 3 octobre 1174. Elle fut détruite par un incendie et reconstruite.
Grâce à de nombreuses donations ou achats, la Chartreuse de la Verne devint rapidement propriétaire d'une étendue de terrains de plus de trois mille hectares (forêt, pâturages, terres cultivables et salines). La Chartreuse fût incendiée en 1214, 1271 et 1318. Le feu détruisit tous les bâtiments sauf l'église romane. Chaque fois, le monastère se releva de ses cendres. En outre, le couvent subit les assauts de nombreux pillards, quelquefois des seigneurs d'alentour, mais aussi des Sarrasins et en 1577, au cours des guerres de religion. C'est sans doute à la suite de cette dernière invasion que la voûte de l'église romane s'effondra. D'autres affirment que cet effondrement aurait eu lieu entre 1707 et 1715 à la suite des attaques de l'armée du Duc de Savoie contre les troupes de Louis XIV lors du siège de Toulon. Dans le procès‑verbal de perquisition à la Chartreuse établi par les officiers municipaux de Collobrières le 7 juin 1790, il est précisé : "l'ancienne église ayant été détruite depuis plus de 200 ans, le service se fait dans une grande chapelle bien entretenue ayant un autel de marbre très beau et le sanctuaire dallé de marbre bleu et blanc".
Qu'il s'agisse de reconstruction ou de poursuite du programme de constructions, les chartreux ne "chômèrent" guère : les dates de 1738 sur la porte d'accès aux logements situés à l'Ouest de la voûte d'entrée, 1772 au fronton de la voûte d'accès à l'église et au cloître, 1789 sur le pied droit Est de la voûte (Ouest) d'accès aux jardins, en font foi.
Mais en 1790, la Révolution entraîna la mise sous séquestre de tous les biens de la Chartreuse, puis en 1792, après la fuite des derniers chartreux, la vente des bâtiments et terrains comme biens nationaux. Le dernier prieur, Dom Raphaël Paris put se réfugier à Bologne en Italie. En quittant la Chartreuse, les chartreux avaient pu gagner la plage de Saint Clair près du Lavandou et de là par une barque de pêche Nice, où l'évêque de Nice mit à leur disposition une aile de son évêché. L'histoire religieuse de la Chartreuse de la Verne, placée sous le vocable de la vierge "Notre Dame de Clémence", avait duré un peu plus de six siècles.
Par décret du 18 janvier 1921, la Chartreuse fut classée monument historique à titre de "vestiges dans la forêt" à l'exception des bâtiments d'exploitation agricole et la cour d'honneur qu'ils entourent.
Le 1°` mars 1961, les Eaux et Forêts devenaient affectataires, au nom des Domaines et y installaient un gardien. Enfin, 1968 voyait la naissance de l'Association des Amis de la Verne". De 1969 à 1982, des travaux importants ont été exécutés grâce au courage et à la ténacité de la présidente, Mlle Annette Englebert et de son amie Annick Lemoine, aidées d'une équipe dynamique. Depuis 1983, les bâtiments accueillent la famille monastique de Bethléem, de l'Assomption de la Vierge et de Saint Bruno.
Monastère de la Verne 83610 Collobrières ‑ Tél : 04 94 43 48 28
CCP : 4461 42 B Marseille